L’open data pour réformer l’Etat

Ouvrir et valoriser leurs données peut contribuer à la modernisation du service au public : police, impôts, éducation, prestations sociales… La France s’est résolument engagée dans cette voie en créant ETALAB en 2011, puis en nommant son administrateur général des données (Chief Data Officer). Valoriser les données exige de créer de nouvelles collaborations entre opérateurs publics, de mobiliser des experts qui n’ont pas l’habitude de travailler ensemble, de doter l’Etat de capacités analytiques et de faire évoluer ses systèmes d’information dans ce sens sur le long terme : des mutations profondes et nécessaires pour moderniser l’Etat et décloisonner les administrations.

 

La création d’ETALAB, l’organisme administratif chargé de l’ouverture des données publiques, nous semble répondre à un double objectif : favoriser la transparence autour de l’action de l’Etat, et permettre à de nouveaux usages innovant d’émerger et de se développer.

De multiples applications créatives

En premier lieu, ouvrir les données permet de mieux communiquer avec les citoyens sur les réalisations et services rendus par l’administration et d’établir une relation de confiance avec eux. Par exemple, les comptes de gestion des collectivités territoriales étant disponibles sur Internet, chacun peut connaître l’état des comptes de sa commune.

La seconde ambition est de favoriser l’innovation et la croissance : des entrepreneurs se réapproprient les données et développent des services et applications créateurs de richesses et d’emplois. Le principe sous-jacent est que toutes les données sont destinées à être ouvertes : on en découvre souvent l’usage après les avoir mises à disposition. A titre d’exemple, la ville de Rennes est pionnière dans l’open data et publie un grand nombre de données géographiques, culturelles, sur ses flux urbains… Rennes a organisé un concours pour accompagner sa démarche et des applications créatives en ont émergé, notamment autour de l’accessibilité, de l’écomobilité et de l’innovation pour les entreprises.

Mais toutes les données peuvent-elles être publiées ? Certains opérateurs publics commercialisent une partie de leurs données et les ouvrir mettrait en danger leur modèle économique : citons l’exemple des prévisions météorologiques ou des acteurs publics de cartographie. D’autres acteurs, comme les transports publics, peuvent avoir des réticences à l’ouverture de données avancées car les rendre visibles, notamment à leurs concurrents, pourrait nuire à leur propre développement.

Regrouper les données, rassembler les compétences

La France s’est dotée d’un administrateur général des données (Chief Data Officer) en la personne du directeur d’ETALAB, Henri Verdier : elle est le premier pays au monde à avoir créé cette fonction. Parallèlement à la démarche d’ouverture, le CDO a pour mission de dégager de la valeur à partir des données. Identifier des domaines de valeur, analyser les données, formuler des hypothèses, les vérifier, et en dégager des plans d’actions opérationnels et concrets pour apporter de la valeur.

Pour réfléchir à des utilisations innovantes, il est nécessaire de rassembler des compétences diversifiées : experts des administrations, de grandes entreprises, chercheurs, universitaires, statisticiens… Ensemble ils peuvent imaginer des applications inédites. Regardons les données sur l’emploi : sont disponibles au ministère du Travail ou à Pole Emploi des données relatives aux temps de retour à l’emploi, par catégorie professionnelle, par localisation géographique… D’autres données, par exemple celles relatives aux dépenses des collectivités territoriales en matière de formation professionnelle ou de soutien à l’emploi, sont, elles, accessibles au sein de ces collectivités… Le croisement des informations issues de ces différents opérateurs et la modélisation des corrélations entre politiques publiques et retours à l’emploi pourraient être sources de nouvelles décisions efficaces. En travaillant différemment à partir des données, on peut identifier des points d’amélioration sur l’efficacité des investissements en formation professionnelle des collectivités territoriales.

Un autre exemple intéressant concerne les routes : une partie de leur construction et de leur entretien est pris en charge par les régions et les départements ; or, les statistiques sur les accidents sont disponibles au ministère des Transports : les administrations qui entretiennent le réseau routier ne disposent donc pas naturellement de l’ensemble des données de sécurité. Il serait utile de corréler les investissements effectués aux bilans de mortalité sur la route.

Des systèmes d’information orientés vers les données, non plus les processus

Croiser ces données, rassembler des personnes compétentes pour les analyser, élaborer des solutions et les mettre en œuvre : telle est la démarche préconisée par l’administrateur général des données. Pour la mener à bien, il faut disposer de plateformes technologiques qui accueillent et traitent toutes ces données.

Aujourd’hui, à l’ère du numérique, les acteurs publics doivent se doter de capacités appropriées de traitement et d’analyse des données – en franglais, de capacités analytiques, qui associent plateformes technologiques, ingénieurs informaticiens spécialistes des traitements sur les données, de data scientists pour la modélisation et l’analyse, et d’experts métiers des domaines considérés… Au-delà d’actions ponctuelles, expérimentations, hackathons, etc. qui ont fleuri récemment, il convient désormais de se projeter sur le long terme : se doter de capacités industrielles regroupant les expertises de traitement et d’analyse données (« Advanced Analytics Center » selon le vocabulaire anglo-saxon) le cas échéant en lien avec des opérateurs du secteur privé, modèles de fonctionnement entre ce ou ces centres et les services de l’administration qui bénéficient de l’expertise et de la légitimité – par exemple inspirés des modèles « hub and spoke « , etc. Il convient également de faire évoluer les méthodes de mise en œuvre des systèmes d’information, de manière à intégrer la dimension « données » dès leur conception initiale et tout au long de leur cycle de vie, et adopter des démarches plus agiles permettant de réagir aux opportunités apportées par l’analyse des données.

Mener à bien la valorisation des données publiques pose bien évidemment des questions de gouvernance, qui sont identifiées : il faut faire travailler ensemble des personnes qui n’en ont pas l’habitude, mettre en place un écosystème favorable, industrialiser la démarche et investir pour faire évoluer les systèmes d’information de l’Etat… Une perspective qui n’est pas aisée dans un contexte de contrainte budgétaire. Mais la valorisation des données publiques s’avère indispensable à la modernisation de l’Etat et au développement d’un Etat plateforme efficace, agile, au service de la valeur délivrée aux citoyens.

  • Retrouvez-nous sur les réseaux sociaux
  • Twitter
  • Youtube